Ne pas parvenir
ou choisir plus précisément où l’on souhaite parvenir. Une réflexion croisée avec ma lecture de "Faire de la place".
Ma manageuse a 10 ans de moins que moi. C’est sa première expérience professionnelle et elle a directement gravi les échelons, avec une progression constante liée à ses compétences et les qualités humaines attendues à ce poste. Elle me semble tout à fait à sa place. Il y a d’autres chefs d’équipe assez jeunes dans l’entreprise (la trentaine), qui managent des collaborateurs plus âgés, ce n’est pas rare. Moi, je suis dans cette entreprise depuis 1 an et je me questionne. Pourquoi est-ce qu’à bientôt 42 ans, je n’occupe pas une fonction d’encadrement ? Ce serait une évolution logique sur la base de mes diplômes, de mon expérience, sans doute aussi de mes compétences. Jusqu’ici, l’opportunité ne s’est pas présentée parce que j’ai d’abord été junior dans le domaine juridique, puis travailleuse indépendante dans la communication/marketing, puis salariée en montée de compétences et en évolution de poste dans ce même domaine mais dans une toute petite entreprise donc sans nécessité de strates hiérarchiques intermédiaires.
Parmi toutes les personnes ayant été diplômées au même moment que moi, certaines se sont réorientées (comme moi) mais je pense que nombre d’autres occupent aujourd’hui un poste à responsabilités, incluant du management d’équipe - et de meilleurs salaires que le mien. Moi, je suis essentiellement responsable de l’évolution de mes projets et vis-à-vis des clients - et c’est déjà pas rien, si le critère est le niveau de stress - mais sans perspective d’évolution particulière, sauf à :
changer de casquette, en migrant vers une autre fonction dans un autre service
changer d’entreprise en cherchant à manager une équipe faisant à peu près ce que je fais déjà mais sans expérience préalable du management
ou devenir calife à la place de la calife si la place se libérait et que j’en avais envie et que la direction m’y voyait. Mais la place vient juste de changer d’occupant donc ça n’arrivera pas tout de suite.
C’est un constat que je fais à intervalles réguliers sans jamais trop creuser mais qui me saute quand même particulièrement au visage depuis que j’ai rejoint cette entreprise. Je ne sais même pas trop dire si j’aurais envie de manager des gens, ceci dit.
Il faudrait donc sans doute commencer par résoudre cette question, qui permettrait peut-être de moins souvent me demander si je suis à la bonne place. Mais je crois qu’outre mon envie réelle, il y a des signaux sociaux récurrents qui rallument régulièrement ces questionnements en moi. Autant quand j’étais dans la communication, je savais pourquoi je ne gagnais pas beaucoup. Autant aujourd’hui, je me dis que si j’étais arrivée plus tôt dans l’informatique, j’aurais pu occuper aujourd’hui une autre fonction.
En parallèle, quand je vois combien ces 39h et le stress inhérent au poste me pompent déjà beaucoup plus d’énergie que je n’aimerais, je me dis que je n’ai pas envie de plus de responsabilités - même si je me demande si un poste d’encadrement peut réellement être plus stressant que ce que je fais au quotidien.
Et puis hier, en poursuivant ma lecture de l’essai de Karine Sahler Faire de la place, je suis tombée sur des mots qui ont éclairci mon vécu et ma perception. Elle explique en quoi consiste le “refus de parvenir” :
Refuser de parvenir, c’est refuser de jouer le jeu de la compétition, de l’accumulation, de l’épuisement. Du succès individuel aux dépens de soi et de la pensée collective. Concrètement : habiter dans plus petit pour avoir moins de charges (financière, d’entretien), prendre un temps partiel, gagner moins, oser prendre le temps de faire les choses, changer de rythme. C’est une position qui peut être inconfortable, on n’a ni la pleine satisfaction (fantasmée ?) d’une vie bien intégrée ni celle (fantasmée aussi ?) d’une vie bien radicale. Mais quand on mesure l’écart, ne serait-ce qu’en termes d’empreinte carbone, d’un mode de vie déjà un peu décalé avec un mode de vie “full système”, à fond dans la consommation, eh bien ce refus de parvenir est déjà un chemin intéressant.
Puis elle illustre l’inconfortable sentiment d’entre-deux qui peut en résulter :
Il y a dix ans, mon refus de parvenir était bien clair, j’ai démissionné de mon poste d’agrégée, vendu mon deux-pièces à Pantin (valeur exponentielle) pour acheter une petite maison mitoyenne dans un village mignon mais sans aucun services (valeur très basse et dégressive). Mais je n’ai pas non plus fait de choix de vie radicaux, je travaille toujours, j’ai trois pieds de tomate qui se battent en duel, mes enfants vont à la garderie le soir. La quarantaine est arrivée en un claquement de doigts, et ainsi arriveront les 60, et les écarts de revenus et de patrimoine avec celles et ceux qui avaient fait pourtant les mêmes études que moi sont devenus, en ce qui est paru un instant, des gouffres. Les choix qui paraissaient ouverts, en cours, à la vingtaine et à la trentaine ont des conséquences en réalité très vite irréversibles. Et angoissantes. Je n’ai pas fait le choix de la carrière et du confort ni celui d’une vie moins insérée dans le circuit capitaliste. Que vais-je transmettre à mes enfants ? Ni un patrimoine, ni un autre modèle en acte.
Le refus de parvenir est dur à assumer. C’est une série de choix, mais qui ne se traduit pas nécessairement par la construction d’un mode de vie visiblement alternatif, radicalement différent du système. Cela reste un entre-deux.
Je réalise qu’inconsciemment, j’ai fait des choix qui amènent un peu à “ne pas parvenir”. Parce qu’aimer ce qu’on fait et le faire à un rythme qui permet de “vivre” à côté, c’est quand même plus agréable. Même si c’est absurde de considérer que la “vraie vie” se trouve en-dehors du travail, tout en reflétant bien à quel point il y a un déséquilibre certain dans tout ça.
Toutefois, ce choix semi-conscient était plus aisé à faire à titre individuel quand nous étions deux, avec le salaire plus confortable de mon ex-conjoint.
Aujourd’hui, je ne “parviens” pas, dans le sens où j’ai 40 ans et une fonction à responsabilité intermédiaire alors que mes diplômes “auraient dû” m’amener plus loin, mais je trime plus (pour plus cher) tout en rêvant en réalité de bien autre chose pour gagner plus sereinement ma croûte quotidienne.
Parvenir à être chez soi
En attendant, je m’accroche donc (temporairement ?) à ce contenu d’emploi car étant solo, j’ai besoin d’un revenu aussi élevé que possible pour redevenir propriétaire dès que les paramètres le permettront.
Et pour moi, être propriétaire, ce n’est pas parvenir. C’est s’assurer de la tranquillité et un espace à soi où :
s’épanouir,
tout faire comme on veut
expérimenter, autant en décoration que dans le jardin (indispensable), en créant créant l’univers végétal dont je rêve.
En gros, c’est être libre. Mais je conçois que s’endetter sur 25 ans ne procure pas de sentiment de liberté à tout le monde.
Toutefois, j’accepte l’idée, et j’y travaille, que l’espace de ce lieu sera moindre que ce que j’ai connu. Mais au moins, comme l’évoque Karine Sahler, je diminuerai un peu mon empreinte carbone.
Parvenir à ses rêves
Ce à quoi j’aimerais parvenir par contre, et c’est sans doute l’équilibre que beaucoup recherchent, c’est à un salaire convenable en exerçant un métier qui m’habite et qui fait sens.
Et donc j’ai un rêve.
Mon rêve, c’est un genre de potager géant, jouxtant des champs de fleurs et d’arbustes. Faire pousser, regarder éclore, prendre soin, chercher la bonne combinaison de paramètres pour que ça marche et que tout ce petit monde s’épanouisse dans un écosystème harmonieux, en respectant le vivant, en mettant en place le bon sens et la logique de la permaculture.
J’y gagnerai le plaisir de cultiver, de voir la vie prendre forme et de l’étayer, de vendre des produits sains à autrui, mais aussi de les travailler et de vendre ces produits transformés.
Un atelier de transformation alimentaire = le truc qui me met des étoiles dans les yeux ! (chacun ses sources d’étoiles hein !)

Et cette envie rejoint un autre propos du livre, que j’étais très heureuse de lire tant il fait écho à ma vision d’une vie “parfaite”. Ce propos, c’est l’idée de faire de la place dans nos vies notamment en se réappropriant les tâches de la subsistance pour :
redonner de l’épaisseur à notre relation au temps1 ,
qu’elles ne reposent plus seulement sur des “petites mains”, des corps exploités qui ont encore moins de temps pour eux que ceux qui achètent et courent déjà partout, et
comprendre le temps nécessaire à la production de ce que l’on ingère et œuvrer à la qualité de cette production, réduisant la déconnexion du vivant.
Enfin, c’est en tous cas la synthèse que j’en propose pour résumer les 128 pages qui précèdent cet extrait :
Dans une vidéo qui m’a beaucoup frappée, Un avenir désirable, un horizon pour 2030 (2020), le vidéaste militant Vincent Verzat nous projette dans un monde dans lequel 20% du temps de tout le monde est utilisé à l’agriculture. Eh oui. Et le reste du temps chacun fait ce pour quoi il est doué, ce qu’il sait faire, aime faire. Redonner du sens au travail, pour la subsistance, pour le sens, pour l’échange, pour faire grandir les enfants, pour la communauté, c’est l’ancrer dans le concret. Et tout à la fois, ouvrir des espaces de repos, c’est faire sécession. Faire sécession avec le système qui épuise nos corps et nos psychés.
Je ne vous cache pas que j’ai hâte de trouver et visionner cette vidéo, mais aussi que je trouve rassurant et motivant d’entendre parler de propositions concrètes pour faire société autrement (OK, ça reste à creuser, le sujet ne tiendra dans aucune newsletter) parce que NON, ces vies folles ne sont pas une fatalité.
Alors en attendant que ces nouvelles visions du système s’élargissent, on peut déjà partager nos pistes et envies respectives.
Nous pourrions intégrer le travail, le soin, le repos, le plaisir dans un même mouvement, imprégné·es à la fois d’un sens de la responsabilité et d’une détente. Ne plus “gérer” le quotidien mais juste le vivre, car après tout, c’est tout ce que nous avons.
Apaisement et dépaysement : une petite pause pour la fin
Je vous laisse à présent avec cette magnifique et apaisante vidéo présentant la fabrication artisanale du savon de Marseille au sein de la savonnerie Le Sérail.
Je l’ai visitée il y a plus de 20 ans et j’avais complètement oublié le process. Par contre, c’est toujours là-bas que je me fournis dès que je le peux, au gré des retours aux sources de ma mère marseillaise. C’est une belle madeleine :)
“En fait, avoir à deux des vies professionnelles à l’extérieur de la maison et prendre soin comme ça, avec cette qualité-là, de nos vies, c’est impossible. C’est pour cela que la réappropriation du travail de la subsistance est indissociable d’une réflexion globale sur le travail.” (Faire de la place, Karine Sahler, p. 127)




C'est un sujet qui me parle énormément, je vais ajouter cet essai à ma liste de lectures. J'ai aussi fait une réorientation en informatique, passé mes 30 ans, et combien de fois j'ai pensé au salaire que je gagnerais si j'avais commencé directement par là... (En même temps, si j'avais commencé par là, j'aurais peut-être fait une réorientation vers un autre domaine entre temps ahah)
Je me retrouve vraiment dans ce que tu dis. Je rêve aussi de cette capacité à se nourrir de nos propres terres et ça me met, moi aussi, des étoiles dans les yeux, un atelier comme ça. Je t'avoue que ma vie rêvée ressemble un peu à ce que tu décris. J'ai peut-être, moi aussi, cette envie de ne pas parvenir, de ne pas gérer la vie, mais de la vivre. Merci beaucoup pour ce partage.